Père François Djob Ayé Maliga Biba : HISTOIRE D’UNE VOCATION (En vu de motiver les séminaristes)

DIEU EST FIDELE : L’HISTOIRE D’UNE VOCATION

Introduction

Dieu est fidèle. Je lui rends grâce par cette pensée. J’ai voulu parcourir le passé, afin de méditer sur le mystère de ma vocation. Les lignes qui suivent sont donc le témoignage que je fais de ce mystère, comme un orant dont l’adoration s’évanouit dans le sanctuaire céleste non pas « avec le prestige de la parole ou de la sagesse » (1Cor2, 1), mais d’un cœur grand ouvert.

La situation familiale

Né dans une famille chrétienne, je réalise au bout de longues années d’éducation familiale, grâce à des parents fervents et généreux, que l’homme est vraiment fait pour Dieu. Mon père travaillait comme modeste employé dans une société de sépulture de filiale française, la Socasep à Douala, pendant plus de trente ans, tandis que ma mère s’est toujours employée dans le commerce. Pourtant, Thérèse et François avant ma naissance et au fil du temps vivent, dans l’Afrique profonde, un drame social et culturel qui influencera plus tard ma vie : Celui de ne pouvoir « donner » d’enfants.

Tout cri s’élève au ciel. Lourd, tenace, plein d’amertume est le cri ahurissant qui peut sortir des entrailles de toute femme. Désespérée de ne pouvoir donner d’enfant à son mari. Si la naissance d’un enfant signale la présence d’un nouvel être, confié à la responsabilité des parents, il n’est pas pour autant leur propriété. Personne, encore moins eux, ne peut « donner » la vie pour en disposer à son gré. L’homme n’est pas la vie. Chacun reçoit la vie comme un don précieux de la miséricorde de Dieu.

Or une femme sans enfant reste misérable. Pense-t-on ! Beaucoup de sociétés ont reconnu à la femme la fonction de mère. Lorsque pour des raisons indépendantes de sa volonté, elle ne réussit pas à porter en avant ce projet naturel et culturel, elle ne se le pardonne pas. Je dirais la tradition ne le lui pardonne pas. Serait-ce par ignorance? Par simple conformisme ou par simple volonté de nuire à l’intégrité morale, psychologique et physique de celle-ci ?

C’est le drame que vécurent mes parents, car dans notre tradition, la femme stérile était considérée comme une branche sèche, incapable d’aider son mari à avoir une progéniture. Elle pouvait être répudiée à cause d’une mentalité qui attribuait la stérilité à la femme. Tandis que le mari pouvait prendre une seconde femme dans une société où la polygamie était acceptée. Cependant ils n’avaient cessé, malgré cette situation tragique, de placer leur confiance dans le Dieu de la vie.

Une décennie arrache leur espoir. Le temps devient une éternité pour eux. Malgré tout ils persévèrent à aimer et à servir Dieu. La docilité de ces deux parents fut soutenue il me semble aujourd’hui par la confiance et l’abandon à Dieu; un abandon confiant: attitude de chrétien ordinaire mais difficile à réaliser. En effet, on ne mesure pas toujours à quel point Dieu nous aime, devant la quête permanente du bien-être, de nombreuses réponses fallacieuses peuvent susciter en nous l’éternelle question qui nous hante tous l’esprit « qui nous fera voir le bonheur ?”(Ps 4,7).

Si la femme porte la vie elle n’en est pas cependant l’auteur, même pas une collaboratrice directe du Créateur, qui jamais a été son conseiller ? Aut quis consiliaris eius fuit ? (Rom.11, 34). Le Seigneur est le maître du temps et de l’histoire; « Le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais » (Heb.13, 8). Dieu n’est pas esclave de l’histoire, il la transcende. C’est pourquoi sa majesté se manifeste contre toute attente.

François et Thérèse traversèrent des moments difficiles, faits d’incompréhension, de lutte intérieure, de moqueries de tout genre, d’accusations de sorcelleries etc., en plus le temps ne jouait pas en leur faveur car plus de 10 ans de mariage dépassait le seuil du supportable. Bien qu’ils furent trahis par le temps et acculés par l’histoire, ils découvrirent dans cette épreuve douloureuse, l’immense amour divin qui soutint leur espérance. Ces dix années, Ils les passèrent dans la prière et l’accueil du prochain. En attendant toujours d’avoir un enfant !

Le premier don de Dieu

Finalement, suite aux trois neuvaines de prière du père Nicolas GOBINA, la famille s’élargit et vint à la lumière, la première fille qui s’appellera Ngo Biba Grâce Nathalie Désirée Dieudonnée Honorée Bienvenue. Ces noms à eux seuls disent beaucoup. Après, suivra ma naissance avec une particularité dont je parlerai dans les lignes à venir. Et comme Dieu seul sait donner en abondance, ses autres « émissaires » seront Ngo Biba Nicolas Joséphine qui est la troisième et enfin Masso Jean le quatrième enfant. Nicolas c’est le nom d’un prêtre ami de la famille, P. Nicolas Boumtjé, et Joséphine, nom de ma grand mère, est le féminin de Joseph qui rappelle la Sainte Famille alors que Jean, signifie Dieu a eu pitié et, doit son nom à mon grand oncle Masso Jean, il rappelle le plus jeune disciple que Jésus aimait.

Les raisons d’être d’un nom

Si aujourd’hui je chante la fidélité de Dieu, c’est parce que je viens à la vie par miracle. Je profiterai pour remercier Dieu du don de ma naissance, du sublime nom de Djob Ayé Maliga qui se traduit par Dieu est fidèle. ( Dt 7,9; Dt 32,4; 1Cor 1,9; 1Cor 10,13; 2Cor 1,18; 1P 5,12). Nom choisi par le Révérend Père Nicolas GOBINA . Une vérité de la palisse! Et ce nom résume ma vie. En Afrique, attribuer un nom à un enfant n’est jamais un fait du hasard. Bien plus, ce n’est pas un phénomène sans résonance cosmique et mystique. Le nom s’identifie à la personne. En d’autres termes le nom est la personne. Nommer établit un lien entre celui qui en prend l’initiative et la personne nommée.

Ce nom vient de Dieu. Quand des personnes intelligentes doivent donner un nom à un enfant, on a tendance à observer deux cas : soit le nom le distingue des autres sujets, en devenant l’expression des circonstances qui entourent sa naissance, soit il le détermine dans sa vie future. Cela est une tradition qui ne date pas d’aujourd’hui. Dans l’Ancien Testament, le livre de Samuel relève bien le premier cas; Nabal, porte bien son nom: il « s’appelle La brute et vraiment il est abruti » (1Sam.25,25), il sera ainsi à moins qu’un nom nouveau ne change son destin. Le destin de chacun est entre les mains de Dieu qui, heureusement, fait de nous des hommes nouveaux par son amour. C’est pourquoi aucun de nous n’est « figé » pour toujours.

Alors si le nom dit ce qu’est la personne présentement, un nom nouveau lui attribuerait également une figure neuve. Ce deuxième cas est perçu de manière éclatante dans le Nouveau Testament, lorsque André rencontre le Christ, il amène à lui son frère Simon : Jésus le regarde et dit : «Tu es Simon, le fils de Jean; tu t’appelleras Képhas ce qui veut dire Pierre» (Tu es Simon filius Iona ; tu vocaberis Cephas, quod interpretatur Petrus) (Jn 1,42). Ce nom loin de traduire une réalité présente, lui assigne désormais et de façon définitive, une mission particulière. Tout un programme.

Ainsi, cette démarche est propre aux peuples de grandes traditions mystiques. Parce que le nom donne puissance d’être, d’exister et de devenir, n’importe qui ne peut pas devenir n’importe quoi. Parce que Dieu prend soin personnellement de chaque être qu’il crée, nous recevons donc chacun «un nouveau nom» (Is.62, 2) de notre entrée dans le monde ou au cours de notre existence terrestre. Le regard que le Seigneur a aussi fixé sur moi dans ma jeunesse ne m’a pas laissé indifférent.

La vocation

Mon aventure au sacerdoce commence à Douala où je participe très jeune aux activités paroissiales comme servant de messe. L’exemple de certains aînés de ma communauté imprima dans mon esprit le respect du sacré, puisque leur dynamisme et leur apostolat attiraient tant de jeunes à travers la beauté du service liturgique qu’ils offraient. Avec d’autres enfants de mon âge, je passais ainsi une bonne partie du week-end à préparer les célébrations liturgiques du dimanche et de la semaine. D’autres activités comme le théâtre combla une bonne partie de notre temps libre, favorisant les liens d’amitié, de connaissance mutuelle, surtout de développement de notre caractère. Pendant ce temps je commençais mon séminaire sans en être vraiment conscient même si pour plusieurs paroissiens, nous étions des « petits prêtres ».

Mais lorsque arriva le moment d’affronter les études secondaires, j’eus la possibilité de m’inscrire soit au petit séminaire de nylon, soit à Libermann. Le séminaire n’occupa pas la première place dans mon choix, à cause de la peur d’une séparation précoce d’avec mes parents pour l’internat, je voulus mûrir physiquement et psychologiquement, la raison pour laquelle j’optai pour un établissement plus proche de la maison, tenu par les Pères Jésuites ; le collège Libermann.

Parallèlement, mon activité au sein de la paroisse s’était intensifiée puisqu’il me revenait désormais de guider le groupe des enfants de chœur. J’eus le plaisir de découvrir en même temps ma passion pour l’écriture et l’art dramatique. Mais je devais au bout de quelques années changer de collège. Loin d’être une solution à une interrogation existentielle, ce fut plutôt le début d’une série de questions sans fin, qui occupèrent mon esprit des mois durant, surtout que tout se jouait sur les prochaines étapes de ma vie.

Pendant que je retournais à penser au séminaire, ma mère me proposa qu’elle en parlerait au curé l’abbé Djon André, afin qu’il me procurât une recommandation. Un matin, à la sortie de la messe de 6h, ce dernier me remis une lettre de recommandation pour le petit séminaire de nylon à Douala. J’acceptai en pensant honnêtement y passer seulement quelque temps. Tellement on me parlait des conditions rigoureuses et difficiles du séminaire que je ne me sentais pas en mesure d’y rester longtemps. Quelques années après, les encouragements des recteurs successifs P. Dieudonné Bayemeg, Odilon Mbog et Simon Blaise Bikok, ainsi que ceux des professeurs prêtres et laïcs pour la plupart désintéressés et généreux dans leur métier d’enseignant, ouvraient petit à petit mon cœur à Dieu dans cette atmosphère estudiantine et spirituelle.

En 1997, je demandai alors mon admission au grand séminaire auprès de Monseigneur Tonyé Bakot, évêque d’Édéa. Déjà prêtre à Douala plusieurs années plutôt, celui-ci baptisa ma sœur Nicolas à Sainte Anne. Il m’accepta. Toutefois, je devais convaincre les miens de cette décision, mieux encore, contourner la tentation de poursuivre les études dans une université pour m’insérer rapidement dans le monde du travail. C’est ainsi que, Padre Nicolas Boumtjé, qui me baptisa, eut un rôle déterminant et providentiel auprès de ma famille. Porter à terme « de justes négociations » et révéler en anticipation ma vocation pour le sacerdoce, auprès de qui pouvait légitimement trouver douloureux mon renoncement à fonder une famille selon la chair, après toutes les péripéties qu’endura ma propre famille à cause justement de l’absence de progéniture. A partir de 1998, je fus étudiant au Grand Séminaire Paul VI successivement à la Propédeutique de Mbanga puis au Philosophât de Bafoussam dont le recteur fut P. Boumtjé. En 2001, l’évêque m’envoya poursuivre les études ecclésiastiques à Rome.

La donation

Devenir prêtre pour moi était la meilleure façon de rendre grâce à Dieu, à qui rien n’est impossible, puisque ma naissance apparemment impossible, est devenue une réalité. Personnellement, je ne crois pas beaucoup au hasard, mais je suis convaincu néanmoins du pouvoir des hommes à tenter de déjouer le plan de Dieu. La providence voulut qu’une bonne partie de ma formation, certainement la plus déterminante, vers le sacerdoce se déroulât à Rome au Collège Pontifical International Maria Mater Ecclesiae, qui est un séminaire de formation sacerdotale né en 1991, comme réponse à la directive tracée par le Serviteur de Dieu le Pape Jean Paul II pour collaborer avec les évêques dans la formation des futurs formateurs des ministres de l’Église du Christ que sont les prêtres. Or aider d’autres jeunes à répondre généreusement à l’appel de Dieu, de quelque manière, afin qu’ils puissent à leur tour aider l’Église à accomplir le dessein divin sur l’humanité, dans la mesure de mes possibilités, est encore une manière plus sublime d’enfanter.

Les événements successifs dans ma vie ont démontré que la volonté de Dieu est égale à sa puissance et la puissance de Dieu est l’amour. Dieu m’a beaucoup aimé. « Viens, suis moi » (Mt 19,21). Devant un choix parfois difficile, parmi tant d’autres possibilités que j’avais, élisait place dans mon cœur ce conflit intérieur qui s’alimentait d’une divergence de vue entre mes plus proches. Pourtant ma liberté de répondre ou de ne pas répondre à l’appel de Dieu était sauve. Pourquoi le sacerdoce et non pas autre chose ? Comme toute vocation au sacerdoce, l’élection de Dieu est un don et reste un mystère que nos seules capacités humaines ne parviendront jamais à dévoiler. Dieu ne l’a pas pensé, il l’a voulu!

A mon ordination diaconale, le 26 novembre 2005, à l’autel de la Cathédrale de la Basilique Saint Pierre à Rome, au Vatican par l’imposition des mains et la prière consécratoire de Son Éminence Giovanni Battista Cardinal Re, Préfet de la Congrégation pour les Évêques, qu’accompagnaient nos Seigneurs Cypriano Calderon, et Walter Župan, mes confrères et moi choisîmes cette devise pour marquer cet événement décisif de notre vie: “In hoc cognovimus charitatem Dei, quoniam ille animam suam pro nobis posuit: et nos debemus pro fratribus animas ponere.” A ceci nous avons connu l’amour: celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. (1Gv3,16).

Chaque vocation est don et mystère. Le don et le mystère de l’appel au ministère pastoral trouve origine dans l’Église du regard plein de compassion du Christ. De ce mystère, qui est Christ, Pain de la vie et Bon Pasteur, je suis déjà ministre ordonné, au premier grade du sacrement de l’ordre, en faisant de ma vie un service constant et joyeux. Je compte sur la grâce miséricordieuse du Bon Dieu, sans qui je ne peux rien, et aussi sur l’appui maternel de marie, Mater Ecclesiae, (Mère de l’Église) qui est modèle de cette charité active qui pousse la barque de l’Église, montrant aux hommes de chaque angle de la terre qu’il vaut la peine de suivre le Christ, parce que, seulement en Lui, nous trouvons la vraie paix, la vraie joie, le vrai bonheur.

Le sacerdoce

Par l’imposition des mains de l’évêque, successeur légitime des Apôtres, je suis configuré au Christ Prêtre à jamais selon l’ordre du Grand Prêtre Melchisédech; quel est le rôle du prêtre sinon d’être le témoin privilégié de la fidélité de Dieu envers son peuple. C’est pourquoi ma devise sacerdotale est effectivement mon propre nom. Deus est fidelis – Dieu est fidèle – Djob Ayé Maliga. Saint Paul enseigne parlant du prêtre : « Nous sommes donc en ambassadeur pour le Christ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ laissez vous réconcilier avec Dieu » (2Cor5, 20).

Conclusion

Au moment où j’ai gravis les marches de l’autel du Seigneur comme prêtre, j’aimerais remercier mes parents, amis et frères qui auront rendu possible cette consécration définitive à Dieu, par leurs conseils, leur aide discrète, leur attention, leur encouragement. Pour eux, j’emprunte ces paroles d’un évêque à ses fidèles :

« Je désire seulement être le Bon Pasteur c’est là mon unique aspiration.
Je ne m’appartiens plus, mais je vous appartiens, bien aimés fils.
Mon cœur, mon esprit, ma vie seront pour vous :
Mon cœur, afin qu’il aime Dieu et vous;
Mon esprit afin qu’il ne pense qu’à Dieu et à vous;
Ma sainteté, pour qu’elle s’épuise en servant Dieu et vous;
Mon temps qu’il soit uniquement consacré à Dieu et à vous. »

Cette promesse de fidélité qui s’établit le 29 juillet, en coïncidant miraculeusement avec mon anniversaire, marquera pour toujours devant le cosmos, le même pacte d’alliance entre Dieu et son peuple. Nous sommes vraiment la somme de l’amour du Père pour nous et de notre capacité à devenir l’image de son Fils par la force de l’Esprit Saint. J’aimerais que Thérèse fasse sienne ce chant d’allégresse: « Mon âme exalte le Seigneur exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. » Puisse chaque femme hantée par le Désir de porter un enfant trouver consolation auprès de Toi Très Sainte Vierge Marie. A mon Père, que nous appelions affectueusement Tanta, décédé un mois après mon ordination, le 02 septembre 2006, deux évêques en résumant sa vie lui ont prêté ces mots : » Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. » (Lc2, 29-32). Cet homme de foi, mystique et suffisamment abandonné à Dieu nous laisse le souvenir d’un amour pour Dieu sans partage.

Père François Djob Ayé Maliga Biba

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